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Alexandre Stroev:Comment la France des Lumières


Comment la France des Lumières invente la Chine et la Russie

 

                                 Alexandre Stroev

                         Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3

 

Le 30 septembre 1767, Voltaire écrit au comte Andrei Chouvalov :

« Si vous allez ambassadeur à la Chine, et si je suis en vie quand vous serez arrivé à Pékin, je ne doute pas que vous ne fassiez des vers chinois comme vous en faites de français. […] Si j’étais jeune, je ferais assurément le voyage de Pétersbourg et de Pékin ; j’aurais le plaisir de voir la plus nouvelle et la plus ancienne création. Nous ne sommes tous que des nouveaux venus en comparaison de messieurs les Chinois […]. Nous devons respecter nos premiers maîtres ».

Au siècle des Lumières, la France révise les bases de sa civilisation, met en question les éléments fondamentaux de la philosophie et de la foi religieuse, des principes sociaux et économiques. La « crise de la conscience européenne », comme la définissait il y a 80 ans Paul Hazard, survenue au tournant du XVIIe siècle1, augmente l’intérêt pour d’autres pays et d’autres types de civilisation. Les penseurs français élaborent ou réadaptent plusieurs mythes culturels, y compris ceux du bon sauvage, du despotisme oriental et du despotisme légal, des îles de félicité, de la menace de l’invasion barbare, etc. Les découvertes géographiques2 et archéologiques, les récits de voyages en Amérique et en Asie aussi bien que les fouilles de Pompei et d’Herculanum et les écrits de Winckelmann qui font revivre l’Antiquité, servent à mieux comprendre sa propre culture, à relativiser l’image habituelle selon laquelle la Terre tourne autour de la France. 

Sur la carte mentale des Lumières, deux puissances voisines, la Chine et la Russie,  présentent deux types opposés de civilisation. La première incarne le pays oriental par excellence, dont les traditions ancestrales qui paraissent étonnantes sont dignes de respect et d’étude. Sa philosophie et sa morale, ses principes de gouvernement, son économie et son agriculture, ses découvertes techniques fascinent les Européens. Si le modèle traditionnaliste chinois fait concurrence au modèle « moderniste » anglais, la Moscovie présente un contre-exemple, comparable au despotisme turc. Or, durant le règne de Pierre le Grand, la Moscovie ancienne disparaît pour faire place à un nouveau pays qui se modernise selon le modèle européen. Son développement accéléré le fait considérer comme terre d’expériences sociales et économiques. La Chine vit dans un passé immuable, tandis que la Russie est tournée vers l’avenir. Si les philosophes et les économistes français s’inspirent des leçons chinoises, ils se mettent en position de donneurs de conseils par rapport à la Russie et tentent d’influencer sa politique. 

Cependant, l’évolution de la société russe et la circulation des images et des mythes culturels entre les trois pays modifient les données initiales. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la Russie est considérée comme un exemple de reformes efficaces et, en même temps, comme le berceau de la civilisation humaine. 

Nous ne prétendons pas dresser une présentation exhaustive des images de la Chine et de la Russie, vues par la France. Ces vastes sujets ont suscité un grand nombre d’ouvrages3. Nous nous limiterons à l’analyse des étapes cruciales des échanges intellectuels triangulaires, à l’étude comparative des mythes culturels, de leurs transformations et de leurs utilisations pratiques. Les informations et les concepts circulent entre trois pays et changent leur sens et leur fonction à chaque passage de la frontière. Des récits de voyage fournissent de la matière à des textes littéraires, philosophiques et économiques. Ces derniers, à leur tour, influencent la politique intérieure et extérieure. La description de la Russie du point de vue d’un Chinois imaginaire sert à examiner les problèmes français. Le modèle traditionnel chinois sert d’exemple pour effectuer des réformes économiques en France ; les physiocrates les exportent en Russie pour y faire carrière. Les images des souverains chinois et russes servent à élaborer la théorie du despotisme légal. 

L’étude des transferts culturels triangulaires offre un domaine de recherches nouveau, difficile et fécond. Ekaterina Dmitrieva et Michel Espagne soulignent l’importance de cette approche qui substitue un faisceau de relations aux échanges binaires et qui unit la découverte géographique et intellectuelle : 

« Pour la France qui n’accède à la Russie qu’en traversant l’Allemagne, la Russie est une limite orientale du monde germanique et un correctif virtuel à ses tendances nationalistes. Pour la Russie dont les voyageurs n’atteignent aussi la France qu’en traversant l’Allemagne, deux modèles intellectuels se font concurrence »4 .

De la même manière, le chemin qui mène en Chine passe par la Russie.

 

Découvrir la Russie en allant vers la Chine

 

à la fin du XVIIe siècle, les jésuites rentrent dans les bonnes graces de l’empereur Kangxi (Kang-Hi), en faisant valoir des connaissances mathématiques et astronomiques européennes5. Les sciences aident à répandre la lumière de la foi chrétienne et à s’adapter à la société chinoise. Au lieu de porter l’habit des bonzes, les jésuites mettent celui des lettrés. Leur mission à Pékin réunit des savants distingués qui servent l’Empereur, dirigent l’Observatoire et le Collège de Mathématiques. Les jésuites traduisent en chinois et en mandchou les ouvrages savants européens et font connaître en Europe la culture chinoise. De plus, ils servent d’intermédiaires entre les diplomates étrangers et la cour de Pékin. En 1689, Jean-François Gerbillon6 et Thomas Pereira aident les Chinois à conclure la paix de Nertchinsk et, en 1692, l’empereur de Chine récompense l’aide diplomatique des jésuites en signant l’édit de tolérance religieuse qui autorise les conversions. 

Pour développer ses activités, la mission doit s’agrandir. Cependant, la voie maritime demeure longue et périlleuse. Selon les estimations des historiens, « les deux tiers des missionnaires qui étaient partis d’Europe étaient morts avant d’avoir atteint la Chine »7En mars 1685, le roi Louis XIV envoie par mer cinq mathématiciens jésuites à Pékin, y compris Jean-François Gerbillon, qui y arrivent en février 1698.

Les jésuites cherchent à pénétrer en Chine par la voie terrestre. Entre 1685 et 1687, Ferdinand Verbiest, directeur de l’observatoire de Pékin, vice-provincial de l’ordre, en parle dans ses lettres, adressées à ses supérieurs à Rome, ainsi qu’au père François d’Aix de La Chaise, confesseur du roi Louis XIV8. Il propose d’établir une mission des jésuites à Moscou qui assurera la communication avec la mission en Chine. De surcroît, en passant par la Sibérie (« Tartarie »), les missionnaires pourraient y développer leurs activités. En même temps, Ferdinand Verbiest négocie avec des diplomates russes et, en 1686, tente d’envoyer de Pékin à Rome par la Russie Philippe-Marie Grimaldi, mathématicien et astronome, chargé d’une lettre de l’empereur Kangxi au tsar Aleksei Mikhaïlovitch9.

En 1685, le père Philippe Avril, professeur de mathématiques au Collège Louis le Grand, entreprend un voyage pour arriver en Chine par la Sibérie ou par la Perse. Cependant, ses deux tentatives se soldent par un échec : en 1687 et en 1689, les autorités russes le font revenir de Moscou en Occident. Pour la troisième fois, il s’embarque sur un navire et périt noyé en 1698 près de Taïwan.

En février 1687, les diplomates français demandent à l’ambassade russe, dirigée par le prince Iakov Dolgorouki, d’autoriser les jésuites à se joindre aux caravanes marchandes russes qui se rendent en Chine. Toutefois, les Russes qui doivent résoudre des questions territoriales délicates avec la Chine, ne veulent pas voir dans ces contrées de géographes qui pourraient fournir des informations à la cour de Pékin. 

En janvier 1688, Louis XIV envoie en Chine quatre missionnaires français, y compris Philippe Avril, accompagnés d’un Polonais et d’un Lituanien qui connaissent la langue russe. Le roi fait rédiger des lettres à l’empereur de la Chine et au souverain des Ouzbeks pour leur recommander les voyageurs. Hélas, le projet échoue10.

Le Mercure galant écrit en septembre 1687 :  

« Rien n’est plus à la mode aujourd’hui que de parler de la Chine, surtout depuis que nous avons vu en France des ambassadeurs du roi de Siam11. Le père Couplet12, jésuite, qui a demeuré longtemps à la cour de l’empereur des Chinois, a fait une carte nouvelle de ce grand état, avec quelques observations […] il a éclairci ce qui causait tous les jours de grandes contestations entre les savants […].

Le voyage en Chine serait agréable à faire pour les peuples de l’Europe, s’il n’y avait pas tant de mers à traverser […]. C’est ce qui a fait chercher les moyens d’y aller par terre, et on ne les a pas cherchés inutilement si l’on croit une relation qui m’a été envoyée »13.

La relation, publiée par le Mercure, fournit une des premières descriptions de la Sibérie. Elle proviendrait de Nikifor Venukov qui avait visité la Chine en 1675-1676 avec l’ambassade de Nicolae Milescu le Spathaire où il a fait connaissance avec Ferdinand Verbiest. Ensuite, lors d’une mission en Pologne en 1682-1683, le courrier russe révèle ces informations, gardées secrètes, au diplomate français Nicolas Frémont d’Ablancourt, puis, en 1686 à Pékin, à Ferdinand Verbiest qui, à son tour, les communique à Rome et au père Grimaldi.

Philippe Avril, en revenant en France, publie en 1692 à Paris le Voyage en divers Etats d’Europe et d’Asie, entrepris, pour découvrir un nouveau chemin en Chine. Il décrit, en utilisant plusieurs sources, y compris la relation de Nikifor Venukov, la Sibérie qu’il n’a pas pu visiter et indique des routes qui mènent à la Chine14

En 1687, le savant hollandais Nicolas Witsen, un des directeurs de la Compagnie hollandaise des Indes orientales, réalise une grande carte de la Tartarie (c’est-à-dire, de la Sibérie, de l’Asie centrale et de la Mongolie) et, ensuite dans son livre Noord en Oost Tartarye (La Tartarie septentrionale et orientale, 1692 ; 2e éd. augmentée 1705), offre une description détaillée de cette région et des trajets vers la Chine. Il se sert lui aussi des sources de seconde main, notamment des informations de Nikifor Venukov, de Philippe Avril et de Jean-François Gerbillon15.

Les ouvrages de Philippe Avril et de Nicolas Witsen forment la perception de la Sibérie en Europe. Durant le règne de Pierre Ier, plusieurs étrangers au service de la Russie, envoyés par le tsar en Chine avec des missions diplomatiques et commerciales, décrivent leurs périples : l’Allemand Evert Ysbrandts (Isbrand) Ides et son compagnon Adam von Brand (voyage effectué en 1692-169516) ; le Suédois Lorenz Lange (en 1715-1716, ensuite en 1719-1722 avec l’ambassade de Lev Izmaïlov et en 1725-1727 avec l’ambassade de Savva Vladislavitch-Ragouzinski17) et le médecin anglais John Bell (en 1719-1722 avec l’ambassade de Lev Izmaïlov18).

Leurs récits, aussi bien que leurs cartes19 se répandent en Europe : traduits en plusieurs langues, imprimés en anglais, en allemand, en français, en latin, en russe et, avant tout, publiés en Hollande car ce pays développe un commerce intense en Russie et en Orient. 

Ils fascinent des écrivains et des philosophes. Leibniz diffuse la relation d’Isbrand ; Montesquieu examine celle de Lange. Daniel Defoe utilise le récit d’Isbrand dans le second volume de Robinson Crusoé (1719) où le voyageur, accompagné par son fidèle Vendredi, traverse la Chine et la Sibérie20

Le  contraste entre deux pays produit un fort effet. D’un coté de la frontière, on voit l’aube de l’humanité. Les envoyés de Russie consacrent plusieurs pages à l’étude des mœurs, coutumes et croyances de différents peuples sibériens. Au lecteur moderne, ces descriptions paraîtront assez conventionnelles : les indigènes sont nomades, idolatres, adorateurs du sheitan21, polygames, hospitaliers, quelquefois cruels.

« Les Ostiakes et les Samoyèdes sacrifient aux idoles, ils vivent sans lois et ne connaissent pas le pain, mais ils se nourrissent de viande crue et de la chair de toutes sortes d’animaux, sans aucun apprêt. […] Ces Schamans […] ne sont que de vrais imposteurs, qui abusent de l’ignorance et de la crédulité du peuple »22

Cependant, ces textes qui semblent réunir des clichés habituels du discours « orientaliste »23, révèlent la vie quotidienne des tribus sibériennes, pratiquement inconnues, aussi bien que les pratiques du chamanisme.

Les auteurs des compilations (Ph. Avril, N. Witsen), les diplomates (E. Isbrand, L. Lange) et les explorateurs (Johann Bernhard Müller24) parlent des restes des animaux préhistoriques qu’on trouve en Sibérie. Ils proposent plusieurs explications de la présence de l’ivoire des mammouths : défenses d’éléphants apportés par le Déluge, « corne fossile » produite par la terre, défenses d’un animal amphibie, d’un morse que les auteurs décrivent comme le béhémot biblique, ou corne d’un monstre souterrain qui meurt à la surface, en respirant l’air25. La dernière version qui explique la présence de la chair sur les ossements, tout à fait réelle (les corps de mammouth sont conservés par le pergélisol) remonte à une légende populaire sibérienne. Les échos de cette fable retentissent dans l’Encyclopédie de Diderot en 1751 (art. « Béhémoth ») ; Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre qui séjourne en Russie entre 1762 et 1764, la mentionne dans ses mémoires : « d’autres assurent que ce sont les dents d’un animal qui ronge la terre, et perd la vie lorsqu’il prend l’air ; on les trouve, dit-on quelquefois sanglantes »26

Tulisen (Tulishen, 圖理珅, 1667-1741), diplomate chinois, envoyé en 1712 en Sibérie pour négocier avec le khan des Kalmouks, reproduit dans son récit de voyage (Yi yu lu, 1723) la même légende, en transcrivant phonétiquement, comme le fait L. Lang, le mot russe mamont (mammouth27). Cependant, cette histoire, du point de vue chinois, pourrait être interprétée comme la mise à mort d’un animal qui appartient au domaine du yin, au froid souterrain humide, par le yang, l’air sec et chaud28. Comme le raconte John Bell29, le mandarin Tulishen qui parle russe, accueille les diplomates russes qui arrivent en 1720 et les accompagne durant leur voyage en Chine. En 1725-1727, Tulishen participe aux négociations avec la mission de Savva Vladislavitch-Ragouzinski, diplomate russe d’origine serbe, et à la conclusion des traités de Boureia et de Kiakhta. 

De l’autre côté de la frontière, un ordre parfait règne. Quand les voyageurs arrivent à Pékin, ils sont impressionnés par les fastes de la cour, les richesses, les festivités, les spectacles, la chasse, le raffinement de la cuisine chinoise, les fruits inconnus, etc. « On ne croirait pas que le luxe eût fait tant de progrès chez un peuple aussi sage et aussi spirituel que les Chinois », note John Bell. Les envoyés du tsar admirent l’Empire Céleste. De nombreux postes militaires, placés sur les routes, transmettent les informations, assurent une communication rapide entre la province et la capitale, exécutent les ordres reçus, arrêtent des criminels. Les villes sont construites d’après des plans réguliers, les rues sont tracées à la corde.

Les voyageurs ne tarissent pas d’éloges en parlant de l’empereur Kangxi et de ses occupations, ainsi que de l’estime qu’il porte au tsar Pierre Ier. John Bell montre l’empereur critiquer ironiquement la coutume européenne (ou plutôt russe) de casser les verres après avoir bu à la santé du prince30. Lorenz Lange fournit un récit détaillé, presque hagiographique, de la vie de ce monarque exemplaire qui, dès sa jeunesse, se consacre à son pays31. Il se lève à 4 heures du matin et jusqu’à midi lit les placets et expédie les affaires d’état. Ensuite, il se consacre aux exercices militaires et aux arts libéraux. L’empereur perfectionne ses connaissances de l’astronomie, des mathématiques et d’autres sciences, profitant des leçons des jésuites Ferdinand Verbiest, Thomas Pereira et Antoine Thomas. Il va à la chasse, accompagné de nombreuses troupes,  pour les aguerrir, les accoutumer à la fatigue et aux exercices militaires (J. Bell dit la même chose). Son bonheur, sa pénétration et son courage lui font déjouer des complots. Généreux, Kangxi distribue de l’argent et du riz au peuple. Sévère et également libéral avec ses soldats, l’empereur protège les marchands, y compris ceux qui commercent avec la Russie. « Il estime beaucoup les gens de lettres, il a soin néanmoins qu’ils ne soient point à charge au peuple »32.

La description de ce règne glorieux se termine par la protection accordée aux chrétiens. J. Bell parle de la mission des jésuites et du légat Carlo Ambrogio Mezzabarba, envoyé par le Pape pour résoudre la question épineuse des rites33. Il évoque une chapelle orthodoxe, batie à Pékin après 1686, dont le prêtre ne fait pas de prosélytes, contrairement aux missionnaires catholiques. D’après L. Lange, la tolérance du monarque proviendrait de son éloignement de l’« idolatrie » : « Il a souvent dit aux Jésuites : “Ce n’est pas le firmament ni les étoiles que j’adore, mais le Dieu vivant du ciel et de la terre”. Il a lu grand nombre de livres des chrétiens, il a toléré leur religion dans son empire »34 .

Cette affirmation ne doit pas nous étonner, car Lange reproduit la description de la vie de Kangxi fournie par les jésuites. A Pékin, ces derniers protègent les envoyés du tsar, les guident et servent d’interprètes durant les audiences accordées par l’empereur, ce qui signifie qu’ils contrôlent les négociations et peuvent influencer les résultats. L’empereur demande à Isbrand des nouvelles de Philippe Grimaldi qui devait porter sa lettre au tsar. Selon J. Bell, le père Dominique Parrenin avec d’autres jésuites demande à Lev Izmaïlov de permettre au père Nicolaï de se joindre à la mission russe revenant à Moscou, pour porter à Rome un message sur leur discorde avec le légat Mezzabarba35.

 

Despotisme légal

 

L’image du l’empereur chinois en tant que monarque exemplaire, diffusée en Europe, certifie la haute réputation du pays lointain qu’il gouverne, et, symboliquement, introduit l’empereur dans l’aréopage des grands souverains. La publication française du récit de L. Lange de 1725 se termine par une note qui fait part du décès de Kangxi en 1722 ; son récit accompagne les mémoires de Weber sur l’empereur de Russie Pierre Ier, décédé en 1725. Les deux souverains apparaissent comme des exemples pour les rois européens, au même titre que Louis XIV : des exemples à suivre... ou à éviter. 

La France élabore assez rapidement le mythe de Pierre le Grand ; Fontenelle en 1725 et ensuite Voltaire s’y attellent, entre autres36. On parle de sa visite à Paris en 1717 où il est devenu membre de l’Académie, de son intérêt porté aux sciences (L. Lange et J. Bell témoignent que l’empereur de Chine, connaissant les goûts du tsar, lui envoie des curiosités pour son cabinet d’histoire naturelle à la place de cadeaux coûteux) et de sa tolérance (il accepte de recevoir un mémoire de la Sorbonne portant sur l’union éventuelle des églises catholique et orthodoxe). Par ces traits, les deux monarques se ressemblent. Cependant, si Kangxi incarne les traditions ancestrales chinoises et l’ouverture aux découvertes scientifiques européennes, Pierre Ier apparaît comme l’homme providentiel, comme autodidacte qui apprend tous les métiers et crée un nouvel état. Le monarque chinois serait conservateur, le tsar russe, réformateur.

Cependant, les penseurs français posent la question du prix à payer pour la bonne cause, des moyens à utiliser pour conduire le peuple vers un avenir radieux, des avantages et des limites du despotisme qui effectue la révolution d’en haut.

Le marquis d’Argens dans son ouvrage périodique les Lettres chinoises (1739-1740) suit la tradition des Lettres persanes de Montesquieu (1721) pour décrire les mœurs de plusieurs pays visité par des observateurs étrangers (nous avons déjà vu J. Bell utiliser ce procédé de « défamiliarisation »). Un des Chinois, Tiao, se rend en Europe par la voie terrestre et décrit à ses correspondants, à Pékin et à Paris, les peuples sibériens (Toungouzes, Ostiaks, Vogouls, lettre XXX), les mœurs des « moscovites » (lettres XXXV, XXXVII, XXXIX, XL, XLII, XLII, XLIII, XLIX), la ville de Saint-Pétersbourg et son fondateur, Pierre le Grand (LVI, LVII) 37. La lettre « sibérienne » montre ironiquement que les critères du goût sont relatifs : les Toungouzes considèrent leurs habits barbares et leurs visages balafrés comme le summum de la beauté. Le passage de la frontière transporte le voyageur chinois au milieu des sauvages qui adorent une « divinité maligne et cruelle ». Néanmoins, il proclame que la liberté de penser constitue le premier apanage de l’humanité et que l’ouverture aux sciences européennes, apportées en Sibérie par des prisonniers suédois, civilisera rapidement les indigènes. à Moscou, le Chinois décrit avant tout les coutumes anciennes qui entrent en contradiction avec les réformes mises en place par Pierre Ier. D’Argens utilise largement le livre de l’Allemand Georg Andreas Schleusing La Religion ancienne et moderne des Moscovites (trad. fr. 1698), aussi bien que la compilation de Jean-Frédéric Bernard Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du monde (1723-1728) et, sans soute, l’ouvrage de John Perry, Etat présent de la Grande Russie (trad. fr. 1717), bien apprécié par Montesquieu38. Le tableau dessiné par l’auteur n’est ni parfaitement exact, ni mis à jour, mais le but du marquis d’Argens est autre : en ridiculisant les « bizarreries » de la religion orthodoxe, il attaque toutes les formes de superstition. Le Chinois se montre anticlérical et libre penseur. Quant au tsar réformateur, l’auteur loue son œuvre : une armée régulière forte et efficace, un système de gouvernement moderne, des « lois très sensées », des établissements pour faire fleurir des arts et des sciences, invitation massive des étrangers pour « polir le peuple aussi grossier que [les] premiers hommes ». « On le vit tout à coup former une nouvelle nation et faire changer entièrement les mœurs et les coutumes de tous ses sujets » (lettre LVI). En même temps, l’écrivain estime que ce héros était un « homme défectueux », débauché et cruel. Il ne gouvernait qu’en semant la peur et il a condamné à mort son propre fils. Après le décès du tsar, les Moscovites qui regrettent la suppression de leurs coutumes reprennent « plusieurs de leurs anciens usages » (lettre LVII). D’Argens évoque dans une note, ajoutée a posteriori, le coup d’état de 1741, l’avènement de l’impératrice Elisabeth Petrovna et la disgrace du parti allemand à la cour de Russie pour justifier sa prédiction et déclarer que les étrangers quittent le pays et avec eux fuiront les sciences. 

Ces thèses entrent en résonnance avec d’autres « lettres chinoises », notamment avec celles parlant de la religion et de la tolérance, des conflits entre différents missionnaires en Chine qui se terminent par leur bannissement. Des sujets « libres », y compris la situation des femmes dans les pays européens et orientaux, les infidélités conjugales, aident à examiner la structure sociale. Pour le marquis d’Argens, aussi bien que pour Montesquieu, la liberté des mœurs incarne la liberté politique. Dans des sociétés traditionnelles, y compris en Russie, les femmes, soumises à leurs pères et à leurs époux, battues et humiliées, se révèlent des partisanes ardentes des changements. 

Montesquieu dans ses Lettres persanes et ensuite, dans l’Esprit des lois (1748) prouve que les femmes russes secondent efficacement les reformes de Pierre le Grand et qu’il était inutile de recourir aux dures lois et à la terreur pour apporter la civilisation. Les séductrices s’avèrent de meilleurs civilisatrices que la police39. Rappelons, si besoin est, que Montesquieu lit attentivement les ouvrages consacrés à la Russie et à la Chine et les conserve dans sa bibliothèque. 

Selon la théorie politique de Montesquieu, les dimensions du pays définissent les moyens de le gouverner. Une petite république est animée par la vertu ; la monarchie s’appuie sur le sentiment de l’honneur ; un énorme empire se gouverne par la crainte. Logiquement, la Russie et la Chine seraient des gouvernements despotiques dont le souverain possède le pouvoir absolu. Cependant, cette vision entre en contradiction avec l’image des deux pays, élaborée par les penseurs français des Lumières. 

Voltaire à la fin du Siècle de Louis XIV (1751) parle des empereurs chinois comme de monarques tout-puissants qui respectent les lois du pays et les appliquent scrupuleusement ; qu’ils protègent ou bannissent les jésuites, ils le font au nom de la raison et de la tolérance.

Dans les années 1750-1760, les physiocrates utilisent l’exemple chinois pour justifier les fondements de leur théorie : le populationnisme et le développement de l’agriculture, conformes à l’« ordre naturel » des choses40. La politique économique libérale (« laissez faire, laissez passer ») doit être mise en place par un souverain éclairé et, ajoutons, bien conseillé. Les physiocrates trouvent ce principe du « despotisme légal » dans l’image de l’empereur chinois qui applique les lois sans les transgresser. François Quesnay dans son traité le Despotisme de la Chine (1767) étudie la société chinoise et défend la nécessité du pouvoir absolu du monarque, garant de la constitution : « L’observation de ces lois naturelles et fondamentales du corps politique doit être maintenue par l’entremise d’une autorité tutélaire, établie par la société, pour la gouverner par des lois positives, conformément aux lois naturelles qui forment décisivement et invariablement la constitution de l’état »41. La revue des physiocrates les éphémérides du Citoyen publie ce traité du mars à juin 1767. Son rédacteur l’abbé Baudeau examine l’avenir de la Russie et les réformes possibles dans son ouvrage « Du monde politique » (éphémérides du citoyen, janvier-septembre 1766) qui influence Diderot42. Le savant estime que l’immense Russie est la « fabrique primitive du genre humain », que tous les conquérants sont sortis de ces contrées et qu’il faut civiliser le pays au plus vite pour éviter le risque d’une invasion barbare.

Les physiocrates souhaitent propager et appliquer leurs idées économiques en France, aussi bien qu’en Allemagne, en Pologne43 et en Russie. En juin 1767, Pierre-Paul Le Mercier de la Rivière publie L’Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, rédigé en étroit échange d’idées avec François Quesnay. Les éphémérides du citoyen déclarent : « C’est ainsi que l’ordre naturel fonde nécessairement l’ordre essentiel de ces sociétés politiques, théorie nouvelle, profonde, exacte, sublime et avantageuse à l’humanité, que M. de la Rivière avait puisée dans les ouvrages et les entretiens du Confucius d’Europe, l’immortel auteur du Tableau Economique44, et qui sert de base à son ouvrage » (1767, t. 11, part. 2, p. 184).

Après cette publication, en automne 1767, le physiocrate arrive à la cour de Catherine II pour appliquer sa théorie45. Recommandé par Diderot et par son ami le prince Dmitri Golitsyne, ministre plénipotentiaire de Russie à Paris, Le Mercier de la Rivière compte aider l’impératrice à élaborer des nouvelles lois et à changer le pays. Or, l’incompréhension réciproque et les ambitions démesurées de l’économiste font échouer sa mission et il rentre bredouille. Plus tard, l’impératrice s’en moquera dans ses comédies46.

La même année 1767, Catherine II publie Instruction pour la commission législative où elle défend l’autorité souveraine, seule valable pour un grand empire. En même temps, elle y déclare que les reformes de Pierre Ier prouvent que la Russie est un pays européen et elle développe dans son texte les principes de gouvernement élaborés par Montesquieu pour les monarchies. Toujours en 1767, l’impératrice et sa cour traduisent ensemble le roman philosophique de Marmontel Bélisaire, proscrit en France, qui défend les idées politiques des Lumières ; elle se réserve le chapitre consacré aux relations entre le souverain et le peuple47. Le roman paraîtra en russe en 1768.

 

Confucius physiocrate à l’usage des Russes

 

En 1769, Nicolas Gabriel Clerc, médecin, membre de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg et espion48, projette un second voyage en Russie. Pour bien le préparer, il publie en France l’ouvrage Yu le grand et Confucius, histoire chinoise (1769) dédié au grand-duc Paul. Le choix de destinataire n’est pas anodin : le jeune prince est écarté du trône par sa mère, Catherine II, et la diplomatie française souhaite vivement se mettre dans ses bonnes graces et le pousser à prendre le pouvoir à sa majorité. L’ambition de Clerc consiste à surpasser le Bélisaire, remplacer le philosophe « romain » qui donne des leçons à l’empereur, par le philosophe « chinois » et, en plus, baser la théorie politique sur la philosophie de la nature. Il cite les ouvrages des missionnaires jésuites, ainsi que leur compilation en quatre volumes, publiée par Jean-Baptiste Du Halde en 1735, les récits de voyage d’Isbrand et de Lange. Comme les physiocrates, il veut prouver que les peuples, considérés comme « sauvages » par les Européens, vivent d’après la loi naturelle. Clerc proclame son admiration pour « un peuple aussi ancien, aussi sage, aussi observateur de l’amour de l’ordre et de la loi naturelle », loue les « hautes et constantes lumières des législateurs chinois » et, ensuite, déclare que la base de « cet ordre a été découverte en Europe depuis dix ans ; la France a produit un génie [F. Quesnay] qui en a développé les principes ». Les théories des physiocrates, présentées comme doctrine de Confucius, mise en application par l’empereur Yu le Grand49, sont vouées à servir de manuel au jeune prince russe. 

Rappelons que sous la plume du père Du Halde, Confucius apparaît comme un stoïcien qui surpasse ceux de l’Antiquité50, comme l’apôtre d’une religion naturelle proche du christianisme et comme un sage guidé par la raison, précurseur des philosophes des Lumières :

« Toute la doctrine de ce philosophe tendais à redonner à la nature humaine ce premier lustre, et cette première beauté qu’elle avait reçue du ciel, et qui avait été obscurcie par les ténèbres de l’ignorance, et par la contagion des vices. Il conseillait, pour pouvoir y parvenir, d’obéir au seigneur du ciel, de l’honorer et de le craindre, d’aimer son prochain comme soi-même51, de vaincre ses penchants, de ne prendre jamais ses passions pour règle de sa conduite, de les soumettre à la raison, de l’écouter en toutes choses, de ne rien faire, de ne rien dire, de ne rien penser même qui lui fut contraire »52

En décembre 1774, le marquis de Mirabeau prononce l’éloge funèbre de François Quesnay où il compare le maître des physiocrates à Socrate et à Confucius et applique à Quesnay cette citation53.

Clerc prête à Confucius ses propres lectures et ses idées. Le sage chinois et ses disciples deviennent des partisans de la théorie atomique, fins connaisseurs des ouvrages de Buffon (que Clerc cite dans une note), de Leibniz, de Voltaire et de Diderot. Dans le chapitre « Introduction à la physique de Confucius, par Sai-ngo, son disciple », l’auteur dit que le physicien « pourra former l’arbre généalogique des événements de ce monde ; car les productions présentes et les événements présents sont les enfants des productions et des événements passés »54. Le lecteur des Lumières reconnaît le principe de Leibniz : « Le présent est gros de l’avenir : le futur se pourrait lire dans le passé ; l’éloigné est exprimé dans le prochain ».

L’écrivain poursuit : « Il y a une chaîne qui lie cette gradation des êtres, qui s’élèvent depuis le plus léger atome jusqu’à l’être Suprême » (Op. cit., p. 151). Le monde serait une énorme machine, régie par les lois de l’attraction à tous les niveaux, composée de particules élémentaires, « matière première des trois règnes de la nature » (Op. cit., p. 176). Le lecteur averti pensera à l’article « Animal » du premier volume de l’Encyclopédie (1751) où Diderot reformule les thèses de Buffon : « […] l’univers est une seule et unique machine, où tout est lié, et où les êtres s’élèvent au-dessus ou s’abaissent au-dessous les uns des autres, par des degrés imperceptibles, en sorte qu’il n’y ait aucun vide dans la chaîne […] ». D’autres pourraient se souvenir que Voltaire critiquait cette approche déterministe dans le Poème sur le désastre de Lisbonne (1756)  « Dieu tient en main la chaîne, et n’est point enchaîné » et dans ses notes, jointes au poème : « La chaîne universelle n’est point, comme on l’a dit, une gradation suivie qui lie tous les êtres. Il y a probablement une distance immense entre l’homme et la brute, entre l’homme et les substances supérieures […] ».

Ainsi, sous le masque de Confucius, Clerc prêche en France et en Russie la philosophie matérialiste, inspirée par les encyclopédistes et leurs alliés. Il ne va pas jusqu’à l’athéisme, mais il remplace le mot Dieu par l’évocation de l’être Suprême et, à deux reprises, par les termes maçonniques l’« Architecte du monde », l’« Architecte de l’Univers » (Op. cit., p. 180, 205), en indiquant, de cette manière, son appartenance à l’ordre. 

Dans d’autres chapitres, Clerc prend la parole lui-même pour parler de la Russie. Il examine l’évolution historique du système de gouvernement russe, depuis la démocratie de la ville de Novgorod jusqu'à l’autocratie (pouvoir absolu des monarques).

Quand il donne des conseils économiques et politiques, il les présente soit comme une application du modèle chinois, soit comme des projets propres à Pierre Ier et Catherine II que le grand-duc Paul devrait réaliser. Il faudrait creuser des canaux pour effectuer la jonction des rivières, développer le commerce fluvial et favoriser le « passage des richesses d’Orient en Occident » : 

« Quand les Russes voudront, ils fourniront à une grande partie de l’Europe, des marchandises à bon compte, en tirant directement de l’Orient, les choses que les autres peuples vont chercher avec beaucoup de peine, en faisant deux fois le tour de l’Afrique » (Op. cit., p. 11).

Clerc prend aussi parti pour l’affranchissement des paysans russes. Le Mercier de la Rivière le propose à l’impératrice durant son séjour en Russie ; Marmontel et Voltaire le suggèrent en 1768 dans leurs écrits ; cependant, le servage en Russie ne sera aboli que cent ans plus tard, en 1861. Clerc affirme :

« Cette impératrice sait que l’ame dans l’esclavage est un corps abattu qui ne se meut que par un autre ; elle sait que ce n’est point la fortune qui gouverne les états, mais que les maximes de bonne institution les rendent glorieux et durables ; elle sait enfin que la vraie opulence d’une nation est dans ses mœurs et ses lumières et non pas dans les richesses qui les corrompent » (Op. cit., p. 53) ; 

« S’il était vrai que les campagnes de Russie fussent couvertes d’esclaves, l’esclavage y finirait bientôt : Catherine II ne s’occupe qu’à transformer en autorité légale et tutélaire un pouvoir absolu ; son objet et sa fin sont de préparer à son Auguste Fils, l’honneur et la gloire de régner sur des hommes libres… » (Op. cit., p. 425).

Ensuite, séjournant à Saint-Pétersbourg entre 1769 et 1775, Nicolas Gabriel Clerc publie plusieurs ouvrages pédagogiques. Vingt ans plus tard, il utilisera plusieurs chapitres de Yu le grand et Confucius pour composer l’Abrégé des études de l’homme fait, en faveur de l’homme à former (1789).

Après son retour en France, Nicolas Gabriel Clerc (devenu Le Clerc) rédige deux histoires de Russie55, propres à soutenir les positions hostiles de la diplomatie française qui considère le pays comme despotique et agressif (Histoire physique, morale, civile et politique de la Russie ancienne, 1783-1784, 3 vol. ; Histoire physique, morale, civile et politique de la Russie moderne, 1783-1785, 3 vol.). 

Contrairement à lui, un autre historien, Pierre Charles Levesque, protégé de Diderot, se montre beaucoup plus favorable à la Russie (Histoire de Russie, tirée des chroniques originaires, de pièces authentiques, et des meilleurs historiens de la nation (1782, 5 vol.). La même année 1782, il publie les Pensées morales de Confucius, traduites du latin, et les Pensées morales de divers auteurs chinois, dont une partie est traduite du russe. Il utilise les ouvrages des jésuites et ceux du sinologue et diplomate Aleksei Leontiev. Ce dernier a vécu plusieurs années en Chine et a traduit du chinois et du mandchou plus de vingt œuvres philosophiques et politiques, y compris celles qui offraient la représentation du monarque parfait. 

Ajoutons que Leontiev fait découvrir aux lecteurs russes l’œuvre de Confucius qu’il présente comme un penseur proche des idées chrétiennes. En exécutant les ordres de Catherine II, Leontiev traduit le Code des lois chinoises (1781-1783, 3 vol.) et l’Abécédaire chinois (1779). Sous l’influence des publications d’Aleksei Leontiev, les écrivains russes évoquent souvent la Chine pour faire allusion aux problèmes nationaux56

 

Poète et roi

 

Ce n’est pas par hasard que trois auteurs d’histoires de la Russie, Le Clerc, Levesque et Voltaire se passionnent pour la Chine.

Durant sa vie, Voltaire cherche un roi poète, philosophe sur le trône, pour l’adorer et le conseiller. « On sait dans l’Occident que, malgré mes travers, / J’ai toujours fort aimé les rois qui font des vers », écrit-il dans l’épître au roi de la Chine, sur son recueil de vers qu’il a fait imprimer (1770). Ses relations tumultueuses avec Frédéric II de Prusse, poète francophone, homme politique et soldat, adepte des idées des Lumières, vont de l’amour à la rupture. Ni le monarque, ni le philosophe ne se laissent dominer par l’autre57

Le patriarche de Ferney, à plusieurs reprises, dresse le portrait de Pierre le Grand et tente de le présenter comme un souverain exemplaire, bien supérieur à son ancien idole, le roi de Prusse. Avec l’Histoire de l’Empire de Russie sous Pierre le Grand (t. 1 – 1759, t. 2 –1763), Voltaire compte être bien vu à la cour de Saint-Pétersbourg. L’ouvrage est officiellement commandé en janvier-février 1757 et, ensuite, supervisé par le favori de l’impératrice Elisabeth, fille de Pierre le Grand, Ivan Chouvalov. Dans la lettre à ce dernier du 7 août 1757, Voltaire énumère ses sources et mentionne les relations de la Chine qu’il possède dans sa bibliothèque. Ivan Chouvalov consulte régulièrement le vice-chancelier (ensuite chancelier) comte Mikhaïl Vorontsov, lui aussi fervent voltairien et correspondant de Voltaire58. Il semble que les grands seigneurs russes lisent très attentivement tout ce qui sort de la plume de Voltaire et procèdent à des vérifications. 

En 1756, le courrier diplomatique russe Vassili Bratichtchev est envoyé en Chine où il arrive à l’été 1757. Après son retour en 1758, il présente un mémoire, dont les archives de l’académicien Gerhard Friedrich Müller conservent une copie, intitulé « Information ou Vérification des notes voltairiennes sur la Chine, recueillie durant le court séjour de Bratichtchev à Pékin ». Le diplomate répond aux 26 questions, inspirées par la lecture de deux premiers chapitres du l’ouvrage historique de Voltaire l’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, paru en 1756 (« De la Chine, de son antiquité, de ses forces, de ses lois, de ses usages, et de ses sciences » ; « De la religion de la Chine, que le gouvernement n’est point athée ; que le christianisme n’y a point été prêché au VIIe siècle. De quelques sectes établies dans le pays »). Si le questionnaire a été communiqué avant le voyage, le courrier l’aura pris en Chine, sans doute, avec le livre de Voltaire. Sur place, Bratichtchev cherche des renseignements auprès des jésuites (il mentionne leurs avis). Après avoir répondu aux questions, il ajoute une notice supplémentaire sur la police chinoise, le commerce et les fonctionnaires. Ensuite, Illarion Rossokhine, sinologue et traducteur, rattaché à l’Académie des sciences, annote et corrige les réponses de V. Bratichtchev et précise que Voltaire a pris ses informations dans des publications de missionnaires59. Ainsi, la boucle est bouclée : en exécutant les ordres de Saint-Pétersbourg, le diplomate russe communique en latin avec les jésuites pékinois pour vérifier les données de Voltaire, puisées dans les écrits de leurs prédécesseurs. Les Russes le font pour mieux connaître la Chine, certes, mais peut-être aussi pour mettre à l’épreuve Voltaire-historien qui rédige l’histoire de Pierre le Grand. Ajoutons que Gerhard Friedrich Müller, explorateur de la Sibérie et historien, jaloux de Voltaire, critique le premier volume de son ouvrage et dresse une longue liste de ses inexactitudes.  

Après le décès de l’impératrice Elisabeth (1761), Voltaire poursuit son entreprise philosophique et politique, en correspondant avec Catherine II, lectrice passionnée de ses œuvres60. La tsarine n’arrive pas à rimer, mais elle communique au philosophe ses écrits politiques, ses projets de lois et ses comédies. Cet échange d’idées épistolaire l’aide à l’élaborer les principes de la politique extérieure russe. La Chine apparaît en marge de leurs lettres. Voltaire évoque à plusieurs reprises deux rois-poètes, voisins de la tsarine, Frédérique II et  Kien-Long (Qianlong), dont on a publié en France l’éloge de la ville de Moukden61 et il expédie à la tsarine son épître au roi de la Chine (1770)62

Dans ce poème, Voltaire utilise l’image du monarque chinois de la même façon dont il a exploité la figure d’un voyageur russe imaginaire (poème Le Russe à Paris, 1760) et celle de l’impératrice de Russie,  destinataire de ses épîtres poétiques. Tous ces personnages l’aident à lutter contre ses ennemis littéraires, contre Jean-Jacques Rousseau, contre les anti-encyclopédistes comme Charles Palissot, contre les prêtres qui interdisent le Bélisaire de Marmontel et autres ouvrages philosophiques. La guerre contre la superstition, menée par Voltaire, fait écho aux victoires russes remportées contre les Turcs, que le philosophe évoque dans son poème63. Le philosophe crée en Europe la réputation de Catherine II en tant que championne de la tolérance. Il défend ardemment sa politique, que ce soit la guerre, présentée comme la défense des droits des chrétiens orthodoxes, ou la protection accordée aux jésuites après l’interdiction de l’ordre par le Pape.

D’autres écrivains français dressent des portraits de Catherine II ; le récit de son emploi du temps et de ses occupations, fourni par Bernardin de Saint-Pierre, ressemble à s’y méprendre à l’image hagiographique de Kangxi, rapportée par L. Lange.

Voltaire, homme d’affaires efficace64, utilise sa correspondance avec la tsarine pour lui expédier des caisses de montres, fabriquées par les horlogers de Ferney.  Il lui propose, à deux reprises, de revendre le surplus au roi de Chine : 

« Les Genevois ont un comptoir à Kanton et y gagnent considérablement. Ne pourrait-on pas en établir un sur votre frontière ? Ma colonie fournirait des montres d’argent du prix de douze à treize roubles, des montres d’or qui ne passeraient pas trente à quarante roubles, et elle répondrait d’en fournir pour deux cent mille roubles par an, s’il était nécessaire » (6 mai 1771) ; « Je me souviens même de vous avoir proposé dans une de mes lettres un commerce de montres avec le roi de la Chine, ce qui serait plus convenable qu’un commerce de vers, tout grand poète qu’il est » (14 janvier 1772).

Ce projet pouvait rappeler à l’impératrice celui de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre qui, en 1763, avait soumis le Projet d’une compagnie pour la découverte d’un passage aux Indes par la Russie, qui prévoyait la création d’une compagnie marchande, sorte de république des aventuriers, qui devait mener un commerce exclusif avec la Chine et l’Inde par des voies fluviales et terrestres. L’ambition n’était pas mince car, au XVIIIe siècle, on estimait que celui qui contrôlerait le commerce de l’Orient dominerait l’Europe.

Catherine II répond poliment à la proposition plus modeste de Voltaire : 

« Soyez assuré que ce sera avec bien du plaisir que je me prêterai à encourager vos fabricants et votre fabrique ; je crois qu’il ne serait point impossible de faire passer de leurs ouvrages à la Chine, mais il faudrait pour cela quelque marchand instruit qui sût les allures du commerce de Kiachta ; c’est la place frontière de la Russie où ce commerce se fait. Il y a cinq ans à peu près qu’à Moscou et à Tobolsk il s’est établi quelques faiseurs de montres, dans l’intention de les envoyer à la Chine ; cependant je crois qu’ils se sont bornés jusqu’ici au débit intérieur de cet empire-ci. Le transport de Moscou jusqu’à Selenginsk se fait par eau et les frais en sont très modiques. Je fais revoir le tarif de la douane du commerce avec la Chine dans l’intention de l’alléger pour favoriser l’exportation et l’importation. Les prix que vous marquez sont si modiques que ces ouvrages ne peuvent qu’avoir un grand débit » (23 mai [4 juin] 1771). 

Cependant, elle n’a aucune envie de s’en occuper, d’autant plus que durant cette période les relations entre le Russie et la Chine restent froides et l’impératrice le dit clairement à Voltaire. Cela ne l’empêche pas de s’intéresser à la philosophie de Confucius, de lire les écrits des jésuites et le Mémoire sur la Chine du géographe Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville (1776).

 

La lumière vient-elle de l’Orient ou du Nord ? 

 

Les récits des missions russes en Chine influencent les savants européens au service de la Russie qui explorent la Sibérie : Gerhard Friedrich Müller, Louis Delisle de La Croyère,  Johann Georg Gmelin et Peter Simon Pallas. Catherine II communique à Voltaire les résultats des expéditions de ce dernier qui découvre, entre autres, des restes d’animaux préhistoriques et des vestiges de villes anciennes. Voltaire, à tort, reste sceptique : « Il se peut très bien que quelque Indien ait amené autrefois un rhinocéros en Sibérie, comme on en conduit en France et en Hollande » (Voltaire à Catherine II, 29 septembre 1772). En revanche, d’autres savants s’enthousiasment65. L’astronome Jean Sylvain Bailly suppose que ces animaux y vivaient avant le déluge. Il déduit des découvertes archéologiques de l’académicien Pallas que « le Nord serait la patrie de la race des sages qui ont peuplé la terre entière »66, que la conformité des sciences et des institutions en Inde, en Grèce, en Chine et en égypte prouve que ces sociétés remontent à une source commune qui se trouvait en Sibérie (Lettres sur l’origine des sciences […] adressées à M. de Voltaire, 1777) et que « les Scythes sont une des plus anciennes nations ; les Chinois en descendent »67. Le naturaliste Buffon indique que le berceau du genre humain se trouverait sur le plateau de Sibérie. Plus tard, en 1807, Fortia d’Urban estime que le grand plateau de Tartarie a été habité par un peuple instituteur de l’Europe et, peut-être, du genre humain68. Précisons qu’à l’époque on croyait que ce plateau était plus élevé qu’il ne l’est en réalité et on supposait que durant le déluge les animaux et les premiers hommes auraient pu se sauver sur les monts d’Altaï. 

Catherine II lit attentivement les œuvres de Bailly et de Buffon qui appuient ses écrits historiques (à l’époque, les Scythes étaient considérés comme des ancêtres directs des Russes) et justifient sa politique expansionniste. 

Le comte polonais Jan Potocki, diplomate russe et romancier francophone, connaît parfaitement les travaux des historiens et des naturalistes, consacrés à la Russie méridionale et septentrionale, depuis l’Antiquité (Hérodote) jusqu’à Pallas et Bailly, et les prolonge dans ses propres recherches. Il étudie les antiquités slaves européennes dans ses ouvrages savants qu’il offre en 1796 à Catherine II. Ensuite, il explore le Sud de la Russie et le Caucase ; puis, en 1805-1806, il dirige la partie scientifique d’une grande ambassade russe qui se rend en Chine. Le comte Potocki et ses compagnons décrivent cette expédition dans leurs mémoires et journaux de voyage qui seront publiés au XXe siècle69. à cause de divergences sur la question épineuse de l’étiquette (pour les Russes, l’ambassadeur incarne la personne du monarque, tandis que les Chinois le considèrent comme un simple fonctionnaire qui devrait se prosterner devant l’empereur), la mission reste à Kiakhta, ville frontalière, et finalement rentre en Russie. Les diplomates échouent, tandis que les savants profitent du voyage pour étudier l’histoire naturelle, les langues, la géographie et la géologie de Sibérie, vérifier les théories de leurs prédécesseurs. Les explorateurs touchent aux origines du monde et l’un d’eux, le zoologiste Mihael F. Adams, rapporte à Saint-Pétersbourg les restes d’un mammouth70

 

L’analyse des transferts culturels triangulaires entre la Chine, la France et la Russie révèle la circulation intense des informations. à tour de rôle, les pays servent d’intermédiaires. Les Russes apprennent à connaître la Chine à travers les ouvrages des jésuites français et ceux de Voltaire, leur élève et ennemi. Les traductions du mandchou en russe, effectuées par A. Leontiev, aident Levesque à présenter aux Français les idées des philosophes et des monarques chinois.

Des données véridiques aussi bien que des leurres, utopies et échecs font progresser la pensée des Lumières. Les ambassades russes en Chine, souvent peu fructueuses du point de vue diplomatique, font découvrir la Sibérie. Les machinations des jésuites qui souhaitent contrôler les relations entre la Chine et le reste du monde servent à mieux connaître l’Empire du Milieu. L’image idéalisée de la Chine, pays de philosophes et de monarques éclairés, pays prospère qui incarne l’ordre, fournit les arguments aux théories des physiocrates, pères du libéralisme économique. Les tentatives de moderniser la Russie selon les préceptes de « Confucius européen » se soldent par un échec, tandis que le « mirage russe », soutenu par les écrits de Voltaire et de Bailly, renforce la politique de Catherine II.

Chacun invente l’autre à son image et à sa ressemblance, comme en témoignent des représentations de Confucius chrétien ou athée. Cependant, l’échange d’idées, en passant par des mirages, finalement, fait mieux connaître les pays et les enrichit mutuellement.

 

References:

[1] Paul Hazard, La Crise de la conscience européenne. 1680-1715, Paris, Fayard, 1961, 2 vol. [1re éd. 1935].

[2] Numa Broc, La géographie des philosophes: géographes et voyageurs français au XVIIIe siècle, Paris, Ophrys, 1975.

[3] Citons quelques ouvrages de référence : Virgile Pinot, La Chine et la formation de l'esprit philosophique en France : 1640-1740 [1932], Genève, Slatkine reprints, 1971 ; Ting Tchao-Ts’ing, Les descriptions de la Chine par les Français (1650-1750), Paris, P. Geuthner, 1928 ; René Etiemble, L’Europe chinoise, Paris, Gallimard, 1988-1989, 2 vol. ; Shun-Ching Song, Voltaire et la Chine, Publications de l’Université de Provence, 1989 ; Jacques Pereira, Montesquieu et la Chine, Paris, l’Harmattan, 2008 ; Albert Lortholary, Les Philosophes du XVIIIe siècle et la Russie. Le mirage russe en France au XVIIIe siècle, Paris, Boivin, 1951 ; Larry Wolff, Inventing Eastern Europe : the map of civilization on the mind of the Enlightenment, Stanford university press, 1994 ; Le Mirage russe au XVIIIe siècle, éd. S. Karp, L. Wolf, Ferney-Voltaire, 2001.

[4] Transferts culturels triangulaires France-Allemagne-Russie, éd. K. Dmitrieva, M. Espagne, Paris, Fondation de la Maison des sciences de l'homme, 1996 (Philologiques ; 4), p. 7.

[5] Voir : Camille de Rochemonteix, Joseph Amiot et les derniers survivants de la mission française à Pékin (1750-1795), Paris, A. Picard, 1915 ; Shenwen Li, Stratégies missionnaires des jésuites français en Nouvelle-France et en Chine au XVIIe siècle ; Saint-Nicolas (Québec), Presses de l'Université Laval ; Paris,  l’Harmattan, 2001 ; Le Cité interdite au Louvre : empereurs de Chine et roi de France, éd. J.-P. Desroches, Paris, Louvre, 2011.

[6] Le père Jean-Baptiste Du Halde publie les mémoires du père Gerbillon sur la Sibérie (« Tartarie ») et les pourparlers avec les « Moscovites » dans sa Description géographique, historique, chronologique, politique, et physique de l'empire de la Chine et de la Tartarie chinoise, Paris, P.G. Lemercier, 1735, vol. 4, p. 163-251.

[7] Arthur Beylerian, « Deux lettres de Louis XIV au roi des Ouzbeks à propos de missionnaires jésuites », Cahiers du monde russe et soviétique, vol. 9, n° 2, avril-juin 1968, p. 230-234.

[8] Correspondance de Ferdinand Verbiest, de la Compagnie de Jésus (1623-1688), éd. H. Josson, L. Wiallaert, Bruxelles, P9lais des Académies, 1938.

[9] Henri Bosmans, « Le problème des relation de Verbiest avec la Cour de Russie », Annales de la société d’émulation de Bruges, août-novembre 1913, t. LXIII, fasc. 3-4, p. 193-223 ;

[10] Correspondance de Ferdinand Verbiest, p. 546-550 ; A. Beylerian, « Deux lettres de Louis XIV au roi des Ouzbeks à propos de missionnaires jésuites », op. cit.

[11] Le 1er septembre 1686, Louis XIV reçoit solennellement les premiers ambassadeurs orientaux, ceux du roi de Thaïlande.

[12] Philippe Couplet (1623-1693), éditeur des œuvres philosophiques de Confucius (Confucius Sinarum philosophus, 1687), dédiées à Louis XIV. Périt en mer lors de son second voyage en Chine.

[13] Mercure galant, septembre 1687, p. 9-10, 17-18.

[14] Alexandre Lavrov, « La première description française de la Sibérie », L’invention de la Sibérie par les voyageurs et écrivains français (XVIIIe-XIXe siècles), éd. S. Moussa et A. Stroev, Paris, Institut d’études slaves, 2014, p. 15-24.

[15] Natalia Kopaneva, « Les relations des jésuites français dans le livre de Nicolas Witsen Noord en Oost Tartarye (1692 ; 1705) », L’invention de la Sibérie, p. 25-35.

[16] Le récit de Brand est publié pour la première fois en allemand en 1698 ; celui d’Isbrand en allemand en 1696 (un extrait) et en hollandais en 1704 (édité par N. Witsen) ; la traduction française figure dans le récit de Cornelis de Bruyn : Voyages de Corneille Le Brun, par la Moscovie, en Perse et aux Indes orientales [...] on y a ajouté la route qu’à suivie M. Isbrants, [...] en traversant la Russie et la Tartarie, pour se rendre à la Chine, Amsterdam, Wettstein, 1718.

[17] Journal de voyage de Laurent Lange à la Chine, in : [Friedrich Christian Weber], Nouveaux mémoires sur l’état présent de la Grande Russie ou Moscovie, Paris, Pissot, 1725, t. 2, p. 89-144 (1re éd. allem. 1721 ; trad. en fr. par le jésuite Malassis).

[18] John Bell d’Antermony, Voyages depuis St Pétersbourg en Russie dans diverses contrées de l'Asie […] On y a joint une description de la Sibérie, trad. en fr. par M.-A. Eidous, Paris, Robin, 1766, 3 vol. Le vol. 2 comporte le « Journal de la résidence de M. Lange, agent de S. M. I. de toutes les Russies, Pierre Ier, à la cour de Pékin, en 1721 et 1722, contenant ses négociations ».

[19] Nicolas Witsen publie et adapte la carte de Russie, faite par Isbrand.

[20] Voir : М.П. Алексеев, Сибирь в известиях западноевропейских путешественников и писателей, xiii-xvii вв. [M.P. Alekseev, La Sibérie dans les écrits des voyageurs et des savants, xiiie-xviie siècles] (1re éd. : 2 vol., 1932-1936), Novossibirsk, Nauka, 2006 ; Э.П. Зиннер, Сибирь в известиях западноевропейских путешественников и ученых xviii века [E.P. Sinner, La Sibérie dans les écrits des voyageurs et des savants du xviiie siècle], Irkoutsk, Vostočno-sibirskoe knižnoe izdatelstvo, 1968.

[21] Le diable, l’esprit du Mal ; le mot remonte étymologiquement au Satan.

[22] J. Bell, Op. cit., t. 2, p. 91.

[23] Edward W. Saïd, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident [1978], trad. Catherine Malamoud, Paris, Seuil, 1980 (rééd. 2005).

[24] Capitaine de dragons suédois, envoyé en Sibérie en tant que prisonnier de guerre. Son texte, Mœurs et usages des Ostiackes, imprimé en l’allemand en 1720, a été publié en français en 1725 avec le récit de L. Lange, à la suite des mémoires de Weber : [Friedrich Christian Weber], Nouveaux mémoires sur l’état présent de la Grande Russie ou Moscovie, Paris, Pissot, 1725, t. 2, p. 164

[25] Michel Mervaud, « Un Monstre sibérien dans l’Encyclopédie, et ailleurs : Le Behémoth », Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, 1994, n° 17, p. 107-132 ; A. Stroev, « La Sibérie utopique des Lumières », L’invention de la Sibérie par les voyageurs et écrivains français, p. 111-125.

[26] Jacques Henri Bernardin de Saint-Pierre, « Voyage en Russie », Œuvres posthumes, éd. Louis Aimé-Martin, Paris, Ledentu, 1840, p. 20.

[27] Narrative of the Chinese Embassy to the Khan of the Tourgouth Tartars, in the Years 1712, 13, 14, & 15, trad. G. Th. Staunton London, J. Murray, 1821, p. 70-71.

[28] Interprétation proposée en décembre 2008 lors de mon cours de Master 2 par l’étudiant chinois Tengfei Yu.

[29] J. Bell, Op. cit., t. 1, p. 328.

[30] J. Bell, Op. cit., t. 1, p. 372.

[31] Journal de voyage de Laurent Lange, p. 136-144.

[32] Ibid., p. 141.

[33] Voir : R. Etiemble, L’Europe chinoise, t. 1-2.

[34] Journal de voyage de Laurent Lange, p. 142-143.

[35] J. Bell, Op. cit., t. 1, p. 382-383.

[36] Voir : С.А. Мезин, Вгляд из Европы : Французские авторы XVIII века о Петре І [S.A. Mezine, Regard européen : Pierre Ier vu par les auteurs français du XVIIIe siècle], Editions de l’Université de Saratov, 1999.

[37] J’ai utilisé l’édition « augmentée » de 1755.

[38] Rolando Minutti, « “Barbarie” moscovite et idée de civilisation dans les Lettres chinoises de Boyer  d’Argens », Le Mirage russe au XVIIIe siècle, p. 135-148. 

[39] Paul Hoffmann, La Femme dans la pensée des Lumières, Genève, Slatkine Reprints, 1995.

[40]  Sophie Daszyńska-Golińska, La Chine et le système physiocratique en France, Varsovie,  Universitatis Literae Polonae, 1922 ; Ly Siou Y, Les Grands courants de la pensée économique chinoise dans l’Antiquité (du VIe au IIIe siècle avant J.-C.) et leur influence sur la formation de la doctrine physiocratique, Paris, Jouve, 1936 ; Lewis A. Maverick, China a model for Europe, San Antonio (Texas), P. Anderson, 1946 ; R. Etiemble, L’Europe chinoise, t. 2 ; Benoit Malbranque, « La Chine, modèle des économistes français », Laissons Faire, n° 9, février 2014 ; URL : http://www.institutcoppet.org/2014/02/22/la-chine-modele-des-economistes-francais/

[41]  Œuvres économiques et philosophiques de F. Quesnay, fondateur du système physiocratique, Paris, Peelman, 1888, p. 563-660 ; http://www.chineancienne.fr/17e-18e-s/quesnay-despotisme-de-la-chine/

[42] Gianluigi Goggi, Georges Dulac, « Diderot et l’abbé Baudeau : les colonies de Saratov et la civilisation de la Russie », Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, 14 (1993), p. 23-83 ; Georges Dulac, « Quelques exemples de transferts européens du concept de la “civilisation” », Les équivoques de la civilisation, éd. Bertrand Binoche, Seyssel, Champ Vallon, 2005, p. 106-135.

[43] Ambroise Jobert, Magnats polonais et physiocrates français, 1767-1774, Paris, Belles Lettres, 1941.

[44] François Quesnay, Tableau Economique (1759).

[45] Louis Philippe May, Le Mercier de la Rivière (1719-1801) aux origines de la science économique, Paris, CNRS, 1975

[46] A. Stroev, Les Aventuriers des Lumières, Paris, PUF, 1997.

[47] Jean Breuillard, « Catherine II traductrice : le Bélisaire de Marmontel », Catherine II & l’Europe, éd. A. Davidenkoff, Paris, Institut d’études slaves, 1997,  p. 71-84.

[48] A. Stroev, « Les espions français en Russie durant la guerre entre la Russie et la Turquie (1768-1774) », L’influence française en Russie au XVIIIe siècle, éd. J.-P. Poussou, A. Mézin et Y. Perret-Gentil, Paris, Institut d’études slaves et Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2004, p. 581-598.

[49] Clerc précise dans la préface qu’en vérité Yu le Grand n’était pas formé par Confucius, mais il demande au lecteur de lui pardonner cet anachronisme.

[50] « Confucius paraît ici soutenir plus dignement ce caractère de sage, que ne fit ce Stoïcien, lorsque son maître lui porta le coup dont il fut estropié… », Jean-Baptiste Du Halde, Description géographique, historique, chronologique, politique et physique de l’empire de la Chine et de la Tartarie chinoise, La Haye, H. Scheurleer, 1736, t. 2, p. 387.

[51] « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton ame et de toute ta pensée. […] Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Matthieu, 22-37, 39).

[52] J.-B. Du Halde, Description, t. 2, p. 386. Les philosophes européens des Lumières inventent Confucius qui leur convient : un double de Jésus Christ, Messie avant Messie, Platon chinois, déiste, panthéiste ou athée ; voir François Moureau, Le théatre des voyages : une scénographie de l’Age classique, Paris, Presses universitaires de Paris-Sorbonne, 2005 (Chapitre : « Itinéraires jésuites en Chine ou les lumières naissent à l’Est », p. 353-367.

[53] Nouvelles éphémérides économiques, janvier 1775, n° 1 ; http://fr.wikisource.org/wiki/éloge_funèbre_de_François_Quesnay_par_le_marquis_de_Mirabeau

[54] Yu le grand et Confucius, histoire chinoise, par M. Clerc, ancien médecin des armées du Roi, de l’Hetman des Cosaques, inspecteur de l’hôpital de S. A. I Mgr le grand-duc de Russie, de l’Académie Impériale des sciences de Saint-Pétersbourg, de celle de Rouen, correspondant de plusieurs autres et actuellement médecin de S. A. S. Mgr le Duc d’Orléans, prince de sang, à Vilers-Cotrers, Soissons, Ponce Courtois, 1769, p. 151. Toutes les citations suivantes renvoient à cette édition.

[55] Nicolas Gabriel Le Clerc, Histoire physique, morale, civile et politique de la Russie ancienne, 1783-1784, 3 vol. ; Histoire physique, morale, civile et politique de la Russie moderne, 1783-1785, 3 vol.

[56] М.А. Арзуманова «Леонтьев Алексей Леонтьевич», Словарь русских писателей ХVIII века [M.A. Arzoumanova, «Leontiev Aleksei Leontievitch», Dictionnaire des écrivains russes du XVIIIe siècle] ; http://lib.pushkinskijdom.ru/Default.aspx?tabid=1100.

[57] Christiane Mervaud, Voltaire et Frédéric II : Une dramaturgie des Lumières 1736-1778, Oxford, Voltaire Foundation ; Paris, J. Touzot, 1985.

[58] Voltaire, Histoire de l’Empire de Russie sous Pierre le Grand, éd. M. Mervaud, etc. Oxford, Voltaire Foundation, 1999 (The complete works of Voltaire, t. 46-47).

[59] Российско-китайские отношения в ХVІІІ веке [Relations russo-chinoises au XVIIIe siècle], t. 6. 1752-1765. Moscou, 2011, p. 331-348 ; Г.И. Саркисова, « Вольтер о Китае и становление русского китаеведения », И не распалась связь времен [G.I. Sarkissova, « Voltaire, la Chine et la formation de la sinologie russe », Et le temps n’est pas disloqué…], Moscou, Nauka, 1993, p. 100-135. L’Information de Bratichtchev a été publiée en russe en 1783.

[60] Christiane et Michel Mervaud, « Le Pierre le Grand et la Russie de Voltaire : histoire ou mirage ? », Le Mirage russe au XVIIIe siècle, p. 11-35 ; Voltaire Catherine II, Correspondance 1763-1778, éd. A. Stroev, Paris, NON LIEU, 2006.

[61] éloge de la ville de Moukden et de ses environs, poème composé par Kien-Long, empereur de la Chine... On y a joint une pièce de vers sur le thé... par le même empereur, traduit en français par le P. Amiot,... et publié par M Deguignes, Paris, N. M. Tilliard, 1770.

[62] Frédéric II reçoit lui-aussi cette épître et rédige une réponse ludique à Voltaire de le part du monarque chinois : « Vers de l’Empereur de la Chine ».

[63] Ensuite, dans l’épître « Au roi de Danemark Christian VII, sur la liberté de la presse accordée dans tous ses états » (1771), Voltaire évoque le roi de la Chine, Catherine II et Frédéric II.

[64] Jacques Donvez, De quoi vivait Voltaire, Paris, Deux-Rives, 1949.

[65] Histoire des découvertes faites par divers savants voyageurs, dans plusieurs contrées de Russie et de la Perse, relative à l’histoire civile et naturelle, à l’économie rurale, au commerce, etc., Berne, Société typographique, 1779-1787, 3 t.

[66] Jean Sylvain Bailly, Lettres sur L’Atlantide de Platon et sur l’Ancienne histoire de l’Asie, pour servir de suite aux lettres sur l’origine des sciences, adressées à M. de Voltaire, Londres, M. Elmesly – Paris, Frères Debure, 1779, p. 476.

[67] J. S. Bailly, Histoire de l’Astronomie ancienne, depuis son origine jusqu’à l’établissement de l’école d’Alexandrie, Paris, Debure, 1775, p. 95-96.

[68] Agricol-Joseph Fortia d’Urban, Considérations sur l’origine et l’histoire ancienne du globe, ou Introduction à l’histoire ancienne de l’Europe, Paris, Xhrouet, 1807

[69] Mongoleireise zur spaeten Goethezeit. Berichte und Bilder des J. Rehmann und A. Thesleff von der russischen Gesandschaftsreise 1805/1806, éd. W. Heissig,  Wiesbaden, F. Steiner, 1971; Jean Potocki, Voyages dans les steppes d’Astrakhan et du Caucase. Expédition en Chine, éd. D. Beauvois, Paris, Fayard, 1980 ; Alexander Amatus Thesleff, Journal du voyage vers la Chine. De Saint-Pétersbourg à la Mongolie, éd. M. Cadot, C. Chapin, A. Stroev et P. Besnard, Paris, Editions S.P.M., 2014.

[70] A. Stroev, « Les voyages du comte Jean Potocki à la recherche des Antiquités slaves », Relations savantes : Voyages et discours scientifiques, éd. S. Linon-Chipon et D. Vaj, Paris, PUPS, 2006, p. 35-50.

Alexandre Stroev

Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3



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